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Chenaï, ce sont 6 millions d’habitants qui courent dans tous les sens, des couleurs vives qui se croisent, se dépassent et des klaxons à tue tête. On plonge dans la scène dès l’aéroport. La circulation s’étire en longues files rapides, s’immobilise et au feu vert la course reprend, à toute allure. Avec ou sans toi.

L’inde, ça speede ou ça ne speede pas. Ça marche ou ça ne marche pas. Demain, tout à l’heure, voire jamais, on ne sait pas. L’inde se fait désirer. On apprend la patience. C’est une vision du monde qui rejoint l’idée que nous ne comptons pas. Il n’y a de réalité que dans le groupe, la famille, le village, la ville, l’Inde et le monde tout entier. Satish Kumar m’accompagne avec son livre « Tu es donc je suis». La sagesse est d’attendre la bonne surprise. Satish m’aidera à comprendre et à prendre la mesure du pays. En attendant on fait parti du flot. Me voila indien parmi les indiens.

Le temps ne compte pas. L’univers «tout entier» m’attrape dès que je quitte le parking. J’ai retrouvé ma moto, il s’agit maintenant de sortir de Chenaï (ex Madras, capitale du Tamil Nadou), la tentaculaire… La circulation, en Inde c’est comme si un gars pressait le tube dans lequel tu te trouves. Un énorme tube. Ici pas de débutants. On passe d’une file à l’autre, sans hésiter, il ne faut pas. Le propriétaire de la Royal Enfield est derrière moi pour les premiers tours de roue et tend un bras à droite ou à gauche pour m’indiquer les directions à prendre. Il n’a pas mis son casque, il s’en fout. Un camion, un bus, un tuk tuk, des bœufs, une mamie qui balaie la route sur la bretelle encombrée. C’est comme un dessin animé qui passe en accéléré et en boucle. On klaxonne pour t’avertir qu’on te double et c’est tout. Apprendre en roulant. Pour la circulation c’est vu. Leçon one completed : Accepter ou renoncer.

Plus loin on quitte la cohue. la route vers Mahabalipuram est vide, toute droite, personne ou si peu.

L’Océan indien à gauche et à droite les chantiers des villes nouvelles avec des tours immenses, encore inhabitées, au milieu de rien. Il y a des avenirs meilleurs qu’on promet sur de beaux panneaux bowliwoddiens de vingt mètres sur six. Une famille indienne moderne dans un décor de luxe. Au pied des publicités des chiens errants faméliques qui percent des poubelles.
C’est une balade toute en langueur avec des arrêts fréquents. Pas de carte, pas de réservation. On verra bien. Sans doute la meilleure option pour cette balade en moto en Inde du Sud.
Puis vient Mahabalipuram. Une halte incontournable à cause de la richesse de ses temples creusés dans la roche. Des touristes d’un peu partout. Hier les billets de 500 et 1000 roupies sont sortis du marché avec interdiction de les vendre ce qui n’a pas empêché le gars du comptoir de la banque d’essayer de m’en fourguer trois. Les nouveaux billets sont en rupture. C’est un petit crack, j’en reparlerai. Leçon two completed: se dire que ce n’est qu’un début.


Le soleil se repose derrière les temples de Mahabalipuram et la nuit s’installe, douce et magique. Rester sur le toit terrasse du resto à regarder la mer, les pêcheurs, l’océan démonté, les façades aux couleurs vives qui chantent le Bollywood. Dix neuf heures, l’heure de la trêve. Une bière de 620 cl made in India et des gens qui philosophent. On ne vient pas en Inde par hasard me disait-on. Demain je visiterai les temples creusés dans la roche, uniques, étranges, et majestueux.

Mahabalipuram – Pondichery

Less is more. On continue. Aujourd’hui en roulant je me suis demandé si je n’allais pas trop vite. La moto c’est encore trop rapide. Le vélo, la prochaine fois? Prendre son temps, se taire. La route invite à la contemplation. Alors on médite sans s’en rendre compte. Je crois que le secret est là. Jean Christophe Rufin, “Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi”, je m’en souviens maintenant. Tiens.

Me balader comme ça me rend heureux. C’est assez simple. Il y a de longues lignes droites. A gauche l’océan, à droite les lagunes, puis les marais salants et un peu plus loin encore, au fil des kilomètres, les rizières. Et tous ces gens… ces rencontres. La jeune fille de la pharmacie de 3 mètres carrés à qui j’explique doucement que je veux une crème solaire car mon nez commence à rougir et qui me tend une crème contre l’acné avec un sourire triomphant. Dinesh qui a perdu sa maison avec le tsunami de 2004 et qui loue maintenant dans le quartier d’en bas, chez son beau frère. il avait des trucs à me vendre. le coquin, je me suis échappé. Leçon 3 completed : les marchands du temple sont les mêmes partout.

Aujourd’hui j’ai tenté les routiers sont sympas. Un ensemble de maisons basses face à la route avec toute une famille occupée à servir les chauffeurs de passage. Trois beignets sans rien dedans et un café. Comme j’étais l’attraction de la journée je me suis mis à poser plein de questions en anglais. On a bien ri. J’ai encore du mal avec le tamoul, ils ont du mal aussi avec l’anglais. La mamy Danny et ses filles ne sont pas si timides et le sous-chef (son mari) a tenu à ce que tout le monde pose. Puis loin, dans un village tout déplumé, un terrain de volley puis, un peu plus loin encore, un autre terrain. Deux gars peu loquaces me disent qu’ils attendent que le soleil passe sous les cocotiers pour se faire des matchs. Il faudrait que j’aille voir ça, un soir.

Pondichéry m’a accueilli avec de beaux embouteillages plein de klaxons, de couleurs et cette magnifique indiscipline (ordo ab chaos) sans que je devine que j’étais en train de m’y perdre. Il faudrait bien que le quartier français se montre un jour. Ce qu’il a fait, tout de gris et de blanc aux couleurs (si on peut dire) de l’Ashram de la Mère. Je suis déçu, un peu, mais je n’ai pas encore tout compris. C’est propret, trop léché avec de petits hôtels et des restos branchés dans ce carré français. Pondichéry ne se livre pas comme ça. Sans doute. Il faudra s’égarer.

Pondichéry – Auroville

Une matinée en forme de farce. L’hôtel à reloué la chambre, je n’ai plus de roupies et dois trouver un toit. Bon. Du facile sauf que : l’Inde toute entière est dans les banques, c’est le cash rush à cause de billets qui n’ont plus cours. Cash rush ce sont des files qui commencent dans la rue. 300 personnes par guichet minimum et la police qui contrôle le trafic. Pour faire court: cash machine 0. Bureaux de change 0.
J’ai fini par laisser tomber, il y a encore du pétrole dans le réservoir. “On passe sa vie à lutter contre des choses contre lesquelles on ne peut rien ” a dit le Dalaï Lama. Très bien. On verra demain.

Au matin à l’heure ou les élèves rentrent à l’école j’ai filé à Auroville. Sans casque et cheveux au vent. Au milieu du trafic dans lequel j’ai trouvé ma place. L’autoroute vers le nord nous entraîne puis c’est une minuscule route sur la droite, défoncée, aucun panneau. Mais au fur et à mesure qu’on avance, on comprend. La route devient piste, une terre rouge dense à peine teintée de brun. La forêt monte de part et d’autre, eucalyptus, banians, tamarins et au sol une petite végétation courte. Du sable, tout aussi rouge. Un autre monde… Je sais que je vais dans la ville alternative, le rêve de “la mère”. L’humanité réunie dans un seul lieu, en paix, sans argent, sans religion, pour refaire le monde dans ce qu’il a de meilleur, connecté avec l’univers, le divin. Prendre ce qu’il a de bon en nous, dans nos nations et apprendre les uns des autres.
Tout un programme ! Années 70. Ça transpire. Ne manque que les Doors. On croise donc tout un tas de gens, en scooter, en moto qui passent et te font un sourire. Ou pas. Ils roulent. Jeunes, moins jeunes look hippie ou simplement dépenaillés. Style sans style on s’en fout. Mais ce n’est pas tout à fait ça.
On arrive dans un ailleurs, dans un autre temps aussi. Comme si tout cet espace autour (et nous avec) était connecté avec autre chose. S’installe une drôle d’impression qui ne me quitte pas. Une forme de respect et de sentiment diffus qu’il se passe quelque chose de grand. Et si c’était vrai? Que c’est possible? Qu’on peut changer le monde?
Enfin on arrive au Visitor Center, le rêve de la mère a pris corps. Du moderne et des bâtiments écologiques. On se sent au milieu du monde en fraternité. En paix ? Ici en Inde, loin de l’Occident, dans une forêt. On voyage sur un petit chemin initiatique et on y est. Le Matrimandir se dresse. La fleur de lotus, le mausolée dont le cristal à son sommet capture les rayons du soleil au petit matin pour les transformer en un rayon qui transperce le bâtiment de part en part et relie le ciel et la terre, d’un trait céleste et lumineux. Verticalité. Auroville ? Woodstock, pas Woodstock , rêve éveillé, hallu collective ? Je vous dirai ça.
Revenu dans le monde, à l’hôtel, on me parle de Trump. Ça réveille.

Vers le sud: Chidambaram

Il y a des voyages immobiles, comme hier.
Il était temps de reprendre la route vers le Sud pour aller vers Chidambaram. Voir un beau temple. Que je n’ai pas visité. Parce que je suis encore un touriste.
La sortie de Pondichéry vers le sud n’a pas de fin. D’embouteillage en embouteillage et de file indienne en file indienne (c’est bien trouvé), on a hâte de récupérer une longue ligne droite comme ils savent le faire ici. Les tuk-tuk agacent tout le monde, roulent mal et pas assez vite. On se retrouve assez souvent à trois de front. Ça double n’importe comment, n’importe quand, aussi. La Royal Enfield et moi, quand c’est comme ça, on insiste pas, on emprunte les bas-côtés, on se range. Ben tiens.
Les rois de la route ? Les bus. Ils sont colorés, vieux et presque disloqués. Ils foncent à tombeau ouvert avec leur cargaison d’âmes qui dorment à l’intérieur ou rêvassent un bras à la fenêtre. Ça klaxonne à tout va et je me dis que si on privait les indiens de leur klaxon ce serait un drame national.
Beaucoup d’artisans à la sortie des villes, de la ferraille, du bois sous toutes ces formes, les marchés, les “restos” à ciel ouvert et… les réparateurs de motos et mobylettes. Un tout les 50 mètres, on dirait. Combien d’indiens et combien de 2 roues en Inde ? “Incredible Inda ! “c’est le slogan.

Les bas-côtés de la route sont marrons noirs avec tout cet encombrement de fer et de bois. Sombre et sale. Le ballet des femmes en Sari met de la couleur et de la lumière dans le tableau. On se croise, on traverse, on surveille les enfants, on fait les courses. Les femmes du Tamil Nadou sont belles, fines et élégantes. Elles portent toujours une petite décoration dans les cheveux, et quand elles sont plus fortunées des magnifiques bijoux en or sur les narines. Je me suis arrêté souvent et fait rigoler tout un tas de gens avec ma go pro perchée sur mon casque.

Les chauffeurs de camion de riz immobilisés sur le bas côté en attendant leur tour pour rentrer à l’usine, les jeunes en ballade entre midi et deux et la famille du temple avec laquelle je suis resté un long moment parce que, tout simplement, ce temple, comme tous les temples sans doute en Inde ça ouvre à 16 heures. Voila. Tant mieux. Parce que sans ça, avec ma petite famille qui habite la maison d’à côté, on n’aurait pas passé un bon moment à rigoler. Le langage des signes ça fait rigoler.
Je retourne vers le Nord. Chennai m’attend, une belle journée de route aussi.

Vers le nord: retour à la case

Pas de Kerala, du Tamil Nadou. Aller un peu plus loin. Aum Shanrti, shanti, shanti. Paix avec soi-même, la société, l’univers. Le mantra passe de visage en visage on dirait. Toujours plus de sourires dans les villages reculés que dans les villes, évidement. Hier dans un petit bled au nom imprononçable : Tirukalukundram pour visiter l’Eagle Temple.
S’asseoir sur les marches, prendre son temps, sourire, échanger, partager et demander toujours, pour la photo. Les marchands fabriquent des colliers d’œillets et les tisaniers, les artisans, les vendeurs ambulants se partagent la rue qui mène à l’entrée du temple où siègent les mendiants qu’on dirait morts, allongés sur le sol dans des postures improbables. C’est toujours comme ça. Un mendiant, un chien, une vache un peu plus loin et les enfants, magnifiques, qui jouent avec un rien. Une espèce de joie simple passe dans les regards quand on échange un peu. Désarmante. C’est une leçon.


Dans l’après-midi les pécheurs de Pondi. Un alignement de cases basses couvertes de ravanale posées sur les rochers à la merci des vagues, deux mètres plus loin, plus bas. Je ne m’arrête pas, on est en trop dans le paysage, la moto aussi est en trop. Il faudra revenir à pied. Je me dis que la première vague un peu forte emportera les maisons mais c’est sans doute le seul espace qui reste pour les petits pécheurs du nord de Pondichéry. Avant hier un petit cyclone a balayé Chennai et nous a épargné. Indra, la pluie. Surya le soleil aujourd’hui, on sèche. Derniers kilomètres demain vers Chenaï et décollage.

Bon ! Un retour sur Chennai en forme de ride américain, c’est pas fantastique. On m’avait indiqué une route toute droite jusqu’à l’aéroport pour éviter de me paumer dans la ville de nuit. La route est une autoroute tout à fait autoroute, au pire une double voie rapide.
Ce n’est pas captivant car en 150 kilomètres j’ai vu un bœuf causer avec un héron, un panneau publicitaire grand comme un demi terrain de foot et de l’habituel, du déjà vu et du déjà raconté. J’ai donc rêvassé et repassé mon voyage à l’envers et mon histoire tout court. J’ai médité.
Enfin vient la ville, les zones industrielles, les boutiques serrées les unes contre les autres, les artisans et ça dure à peu près 40 kilomètres comme ça. C’est un choc, après la lumière crue des rizières au vert si particulier, la vie, la vraie vie d’ici, celle des habitants se révèle et pour nous européens, ce n’est pas de l’habituel, justement.
Les gars de l’urbanisme ont coupé la ville en deux et pas construit de pont pour enjamber l’autoroute. Ou si peu. Alors plutôt que de faire deux kilomètres, on traverse. La résilience c’est obligatoire ici, non ? J’ai vu un bœuf traverser au milieu du trafic mais il ne savait pas ce qu’il faisait, un papa avec ses deux enfants de cinq, six ans, des ados. Courage, nécessité, résilience ?
Mon voyage en Inde du sud se termine. J’ai vu des sourires magnifiques et beaucoup de gentillesse, de douceur et d’humilité. La vie ici pose question et nous réveille. Merci, merci, merci.

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